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Alfred Georges Regner, peintre-graveur

par Françoise Leroy

Amiens 1902 – Bayeux 1987


On peut découvrir une brève biographie de REGNER dans le dictionnaire BENEZIT. Un catalogue raisonné lui a été consacré en 2002 (l'année du centième anniversaire de sa naissance) coédité par les Éditions d'art Somogy et l'Association des Amis d'Alfred-Georges Regner.

Biographie

La vie d’Alfred-Georges Regner est présentée ici par Françoise Leroy : après avoir été son élève au Lycée de Fontainebleau, elle a poursuivi de brillantes études à Paris. Docteur en Histoire de l’Art, spécialiste de peinture italienne, Françoise Leroy a enseigné durant toute sa carrière à l’Université de Paris-Sorbonne.

Index

L'enfance et l'adolescence.

Alfred-Georges REGNER naît à Amiens, le 22 février 1902. Son père, Louis, est originaire d'Aire-sur-la-Lys près de Saint-Omer, sa mère de Calais. Cette dernière, Célina Puget, compte parmi ses ancêtres, Pierre Puget, le célèbre sculpteur, peintre et architecte marseillais du XVIIème siècle.

Deux garçons l'ont précédé au foyer familial, Alfred en 1897 et Jean en 1901 ; c'est cette même année 1901 qu'un jour où il est en train de jouer du violon, Alfred s'effondre et meurt de ce qu'on diagnostique alors comme une méningite. Ce drame aura une double conséquence : selon un usage assez fréquent à l'époque, le dernier-né portera le prénom du petit disparu, auquel ses parents joignent celui de Georges ; par la suite, Alfred-Georges se révélant d'une santé fragile, la famille veillera à lui éviter tout surmenage intellectuel - l'opinion courante y voyant une cause possible de la méningite. L'enfant séjourne donc souvent chez ses grands-parents à la campagne : il y découvre la nature en faisant de grandes promenades solitaires, et consacre beaucoup de temps à dessiner.

A treize ans, il déclare qu'il sera peintre ; sa famille l’encourage dans cette voie et l'inscrit à l’Ecole des Beaux-Arts d’Amiens, dirigée par le sculpteur Albert Roze, auteur entre autres du "Tombeau de Jules Verne" à Amiens, ainsi que de très nombreux monuments aux morts de la région. Alfred-Georges Regner étudie aux Beaux-Arts pendant trois ans mais, en 1917, la guerre oblige la famille à évacuer la ville ; elle trouve refuge en Normandie où le père meurt brutalement. La situation financière s'en trouve fortement modifiée et Alfred-Georges va devoir travailler pour aider Jean, son frère aîné, qui commence ses études de médecine.

La jeunesse active et avide de connaissances.

En 1919, Alfred-Georges, accompagné de sa mère, part donc pour Calais, la ville natale de celle-ci. Un oncle, fabricant de dentelles, lui offre une place de dessinateur dans son entreprise, mais il étouffe dans ce milieu qui ne s'intéresse guère à l'art ni à la culture en général. Il se réfugie donc dans la lecture et dévore les œuvres complètes de grands écrivains comme Balzac et Proust, ainsi que de nombreux ouvrages sur la philosophie et les religions. Il s'inscrit aussi à l’Ecole des Arts Décoratifs de Calais et, en 1925, crée l’Atelier Saint-Luc où il se lie d’une amitié indéfectible avec Henry Lhotellier, peintre et futur maître verrier à Boulogne-sur-Mer. Toutes ces activités ne l'empêchent pas d'aimer le sport et de pratiquer régulièrement boxe et rugby qu'il devra arrêter à la suite d'une blessure.

Huit années bien remplies s'écoulent ainsi. En 1927, il part faire son service militaire en Tunisie dont la lumière et les couleurs l'éblouissent comme tant d'autres avant lui, Matisse et Klee par exemple. Mais Regner rêve de Paris et, quand, en 1929, il est dégagé de ses obligations militaires, pour des raisons inexpliquées il rompt avec sa famille, abandonne toute pratique religieuse, quitte Calais et part pour la capitale. Obligé de gagner sa vie, il donne des leçons au collège Charlemagne tout en entrant à l'Ecole des Arts Décoratifs. La même année, une de ses peintures est acceptée au Salon d'Automne.

Aux Arts Décoratifs, Regner apprécie particulièrement l'enseignement de Raymond Legueult, membre de la "Réalité poétique" ; ce mouvement inspiré principalement par Bonnard et Matisse, se caractérise par une palette vive et colorée qui exprime le bonheur et la joie de vivre. Regner devient massier de l’atelier de Gustave Jaulmes qui a abandonné l'architecture pour la peinture ; il sera ensuite grand massier de l’Ecole. Il fréquente aussi l'atelier de Gustave Corlin et, comme l'histoire de l'art le passionne, il suit les cours de l'Ecole du Louvre, se rend régulièrement dans les musées pour étudier les maîtres anciens et fréquente Salons et galeries. Parallèlement, il se lance dans l'étude de la kabbale, se documente sur l'ésotérisme et l'occultisme, lit les ouvrages de Freud comme ceux de Jung ainsi que les textes des grands mystiques. Désormais, il est prêt à consacrer sa vie à la peinture.

La maturité et le temps des responsabilités.

Mais, quand en 1932, il épouse Jeanne Heurtevent, Bretonne élevée en Normandie à Bayeux, il se tourne vers l'enseignement et devient professeur de dessin à Boulogne-sur-Mer, au Collège Mariette puis à l’Ecole des Beaux-Arts de cette même ville. Ce mariage heureux donnera naissance à cinq filles, dont les deux premières, des jumelles, en 1934. En1937, Regner devient Sociétaire du Salon des Artistes Français dont il était membre depuis 1935. En 1937 également, il est victime d’un grave accident de voiture, cause d'innombrables fractures aux jambes qui exigeront plus d'un an de rééducation avant le retour à Boulogne l'année suivante. Le sort frappe encore : nombre de ses tableaux disparaissent dans l’incendie du Casino de la ville.

1939 voit la naissance de sa troisième fille ; la guerre est déclarée quelques mois plus tard. Regner, mobilisé, installe sa famille à Bayeux chez ses beaux-parents et l'y laissera même après l'Armistice de 1940, pour retourner seul à Boulogne reprendre son enseignement. Mais Paris continue à lui manquer et il fait des démarches pour obtenir sa mutation ; en 1941, l'Education Nationale le nomme au Collège de Fontainebleau.

Sa femme, ses filles et sa mère le rejoignent ; tout le monde s'installe dans la maison du 6, rue de l’Arbre-Sec, à l’orée de la forêt. Malgré les difficultés de l'époque - notamment le manque de nourriture et de chauffage - Regner dispose maintenant d'un atelier où il peut se retirer pour peindre, lire, réfléchir. La forêt toute proche lui offre aussi l'occasion de promenades qui lui rappellent son enfance et s'accordent à sa nature méditative. Il s'initie également à la gravure chez Edmond Rigal et achète la presse du graveur et architecte du Nord Pierre Drobecq ; enfin, il organise le premier Salon de Fontainebleau. Cependant, il souffre de ne pas avoir assez de temps pour peindre et de ne pouvoir participer à la vie artistique parisienne : l’éloignement des musées, des galeries, de l’art vivant, lui pèse. Il s'incline néanmoins devant la nécessité de travailler pour faire vivre sa famille qui accueille, en 1943, une quatrième fille.

Le blocage.

Le conflit toujours renouvelé entre désir de peindre et devoir moral où ce dernier finit chaque fois par l'emporter, provoque, en 1946, une grave dépression nerveuse; pendant des mois, Regner s'enferme dans sa chambre et refuse de voir quiconque, à l'exception des siens. Son frère le convaincra de mettre un terme à ce que l'époque ne considère pas comme une maladie : il ne peut se dérober à ses devoirs de chef de famille. Et, une fois de plus, Regner va puiser en lui-même des forces pour assumer ses responsabilités. La naissance de sa dernière fille en 1948 n'est sans doute pas étrangère à ce rétablissement, de même que la présence et l'attachement de ses élèves particuliers qui fréquentent régulièrement son atelier, tel Michel Terrasse et Claude Abeille. Mais la vraie motivation se trouve ailleurs.

Un nouveau départ.

Durant les longs mois de souffrance psychique et d'insomnies, Regner a usé abondamment du dessin automatique ; dans le noir ou les yeux fermés, il laisse aller son crayon sur le papier sans aucune intervention de sa volonté. Quand ensuite, il regarde le résultat, il est en mesure de déchiffrer dans les tracés enchevêtrés des formes significatives qui sont en quelque sorte une projection de son propre inconscient. Ce faisant, il crée et s'applique à lui-même l'équivalent du test de Rorschach, mis au point et publié dès 1921 par le célèbre psychiatre suisse. Cette thérapie toute personnelle, où il laisse s'exprimer son inconscient, lui est d'autant plus bénéfique qu'il met peu à peu au point une technique très précise pour transposer sur la toile ses dessins automatiques.

A partir de 1950, Regner se rend à Paris tous les mardis, pour suivre les cours privés que dispense chez elle Françoise Dolto. La pédiatre et psychanalyste y expose comment elle utilise le dessin dans ses cures d'enfants ; Regner, admis dans le petit groupe en sa qualité de professeur de dessin, s'essaie lui aussi à l'interprétation des dessins d'enfants, en confrontant savoir théorique acquis et expérience personnelle. D'autre part, en 1951, l'année où il perd sa mère, les Palmes académiques viennent récompenser la valeur de son enseignement. A partir de cette date, les satisfactions et les marques de reconnaissance vont s'enchaîner régulièrement, tandis qu'une organisation différente de sa vie va lui laisser davantage de temps pour peindre et graver.

Un certain équilibre.

Pendant les vacances d'été, femme et filles partent pour la Normandie ; Regner reste seul à Fontainebleau et ne quitte pas son atelier. Certes, quelques semaines de solitude et de travail acharné ne satisfont pas son désir de se consacrer entièrement à l'art mais ce temps à soi lui permet d'accepter la dichotomie de sa vie. Cet accommodement porte bientôt ses fruits : travaux et projets sont à nouveau au rendez-vous. Au lycée, il enseigne désormais dans les classes préparatoires du Lycée François 1er et au Lycée international, créé en 1954 à la suite de l'installation du SHAPE à Fontainebleau. A Paris, la Galerie Raymond Creuze lui offre une exposition rétrospective en 1956 qui lui vaut la reconnaissance de la critique, suivie, en 1957, par une autre rétrospective à la Salle des Fêtes de Fontainebleau. En 1960, l'Education Nationale lui accorde enfin le poste parisien tant convoité ; il enseignera au Lycée Colbert jusqu'à sa retraite, deux ans plus tard.

Retraite heureuse et féconde à Bayeux.

Contre toute attente, Regner souhaite s'installer à Bayeux, dans la propriété de ses beaux-parents. En 1962, il y aménage son atelier au fond du jardin, dans l'ancien poulailler ; c'est un endroit rien que pour lui, dont la beauté dépouillée saisit le visiteur, un "sanctuaire" écrit son ami Henry Lhotellier. Cet atelier reflète la personnalité profonde de l'artiste, comme la devise qui résume l'ambition de toute sa vie passée et à venir, peinte en lettres dorées le long du plancher de la mezzanine : "Se connaître, être et non paraître". Enfin libéré des obligations qui ont pesé si longtemps sur ses épaules, Regner se livre entièrement au bonheur de la peinture, du dessin et de la gravure.

Au fil des années, il devient une personnalité de Bayeux qui lui consacre en 1968 une grande exposition au Musée Baron-Gérard. En 1970, il fonde avec le conservateur du Musée, Robert Hamon, et avec son ami Henry Lhotellier, le Salon de la Gravure Originale de Bayeux. Une dernière rétrospective se tient de nouveau au Musée Baron-Gérard en 1985, l'année même où sa vue défaillante et son corps affaibli l'obligent à cesser toute activité créatrice.

La sérénité.

Regner ne distingue plus les couleurs ; quoi de plus terrible pour un peintre. Et pourtant, malgré l'épreuve, il se sent serein ; la quête de l'authenticité pour lui-même et pour son œuvre, qui a exigé tant de courage et de persévérance, trouve enfin sa récompense. C'est ainsi qu'en 1985, il peut déclarer tranquillement : " Je me sens bien dans ma peau ayant atteint une paix profonde ”. Il mourra le 20 septembre 1987, entouré de l'affection des siens et du respect de ceux qui l'ont connu et côtoyé, comme de ceux qui ont eu la chance de croiser sa route pendant quelque temps.